Elect the Dead (Serj Tankian)

Serj Tan­kian, c’est avant tout l’homme der­rière Sys­tem of a Down, groupe dans lequel il don­nait de la voix. Après Hyp­no­tize, il s’est cepen­dant lancé dans son pro­jet solo dont le pre­mier album, Elect the Dead sort en 2007. Sa tou­che per­son­nelle est encore plus pré­sente que dans SOAD, étant donné qu’il est à l’écriture, au chant et der­rière la plu­part des ins­tru­ments, un peu comme si on avait dis­tillé Sys­tem pour en faire une ver­sion plus pure.

Au niveau des paro­les, on est clai­re­ment dans la même lignée enga­gée, ce qui est peu éton­nant quand on connait l’engagement du chan­teur, notam­ment dans la recon­nais­sance du géno­cide armé­nien (pays dont il est ori­gi­naire). Par exem­ple, le titre d’ouverture, Empty Walls est dédié aux vic­ti­mes des guer­res qui ne sont au final plus que des nom­bres, des sta­tis­ti­ques. Pour ren­for­cer son pro­pos, dans le clip (ci-des­sous), ce sont des enfants jouant à la guerre, qui s’arrêtent lors­que sonne le glas, et qu’un cer­cueil de sol­dat est mis dans un cor­billard. Dans Sky is over, c’est un plai­doyer envi­ron­ne­men­tal. Puis un peu plus loin, Praise the Lord and pass the ammu­ni­tion, une cri­ti­que diri­gée envers les US et les croi­sa­des moder­nes.

Notons aussi qu’en 2010, Tan­kian a enre­gis­tré une ver­sion live avec orches­tre phil­har­mo­ni­que. Album que je vais d’ailleurs aller ré-écou­ter de ce pas, non sans vous avoir sou­haité une bonne écoute!

Monopole divin sur la moralité?

Blaise Pas­cal pariait en 1670 sur l’existence de Dieu, disant qu’étant dans l’impossibilité de déter­mi­ner son exis­tence réelle, il valait mieux croire car si Dieu n’existait pas, fina­le­ment l’athée comme le croyant ne per­daient rien. Si Dieu existe, l’athée perd et le croyant gagne. Une bête ques­tion de sta­tis­ti­ques, somme toute. Mais cela est un peu mai­gre à mon sens, les cho­ses divi­nes ne pou­vant pas sim­ple­ment tenir dans une table de vérité à qua­tre cases… De plus, la foi ne sau­rait nous empê­cher d’être des salo­pards, de même qu’il existe des humains bons et non-croyants. Saul est devenu Paul de Tarse sur le che­min de Damas et a arrêté de per­sé­cu­ter des chré­tiens pour deve­nir un Saint majeur des chré­tiens: grand bien lui fasse. M’est avis qu’il aurait tout aussi bien pu déci­der de lui-même d’arrêter de tru­ci­der ses sem­bla­bles parce qu’ils croyaient en autre chose que lui. Pour­tant son his­toire telle que nar­rée dans la Bible nous laisse à croire qu’il y a un avant et un après la Foi, que seule la croyance en Dieu nous sau­ve­rait de la dam­na­tion éter­nelle.

C’est une ques­tion qui divise l’humanité depuis des siè­cles et qui conti­nuera tant que l’Humain sera Humain: les dieux sont-ils à l’origine de toute morale? Pour cer­tains, le seul moyen de ten­dre vers le Bien (notez la majus­cule) est d’abandonner son des­tin aux mains céles­tes en sui­vant des pré­cep­tes, pour d’autres, il s’agit de le pren­dre à bras-le-corps et de se le for­ger soi-même. Dans le cas de l’absence réelle de divin, il n’y a que les seconds qui puis­sent avoir rai­son mais cela écour­te­rait bien trop mon pro­pos, je vais donc par­tir de l’hypothèse qu’il existe une dimen­sion divine (peu importe laquelle, fina­le­ment). De là, com­ment déter­mi­ner si le divin fonde tou­tes les règles mora­les ou s’il peut y en avoir en-dehors d’une fon­da­tion divine ? Et sur­tout, ces règles sont-elles abso­lues et uni­ver­sel­les?

Romanesco
Chou Roma­nesco

Si on prend la Nature seule, sans aucun être humain (ou forme de vie capa­ble d’entrer dans le monde méta­phy­si­que, soyons lar­ges), lors­que , par exem­ple, un chat mange une sou­ris, y’a-il vrai­ment bien pour le chat et mal pour la sou­ris? Ou est-ce juste la vie, une sim­ple suite de faits sans conno­ta­tion morale? Je veux dire par là qu’il me sem­ble n’y avoir de morale que s’il y a des humains pour faire des choix et donc don­ner aux actes une incli­nai­son morale. La Nature en elle-même est, rien de plus, rien de moins. Lors­que nous nous exta­sions devant la beauté d’un pay­sage, c’est notre sens esthé­ti­que qui trouve cela beau. Lors­que nous la regar­dons au micro­scope et som­mes  par la struc­ture si régu­lière de la Nature, doit-on en conclure qu’il n’y a qu’une intel­li­gence supé­rieure qui aie pu créer cela ou que c’est tout sim­ple­ment la meilleure manière de dis­po­ser les élé­ments de la plante pour X ou Y rai­son? Fina­le­ment, que la Nature aie été engen­drée par le divin ou pas, l’athée et le croyant peu­vent être tout aussi bien frap­pés par sa beauté. Mais je digresse, rete­nons donc juste que d’une même consta­ta­tion, nous pou­vons tirer des conclu­sions radi­ca­le­ment oppo­sées.

Pour en reve­nir à la morale, s’il paraît évi­dent que le croyant tire les règles des ouvra­ges sacrés et de sa foi et qu’il tend à les res­pec­ter pour aller vers un Idéal (ou parce qu’il veut évi­ter l’Enfer?), qu’est-ce qui pousse un non-croyant à ne pas agir comme la der­nière des cra­pu­les égo­cen­tri­ques? Est-ce un reli­quat de judéo-chris­tia­nisme, qui à tra­vers les lois, les tra­di­tions et l’éducation finit quand même par attein­dre le cœur mécréant? Est-ce que Aime ton pro­chain comme toi-même (Mat­thieu 22:39) et Agis de telle sorte que tu trai­tes l’humanité comme une fin, et jamais sim­ple­ment comme un moyen (Impé­ra­tif pra­ti­que de Kant) ne sont-elles pas deux for­mu­la­tions dif­fé­ren­tes d’un prin­cipe plus glo­bal ?

Je n’ai pas de réponse défi­ni­tive et caté­go­ri­que aux ques­tions que je sou­lève, de même que je n’ai aucune cer­ti­tude que mon agir se per­pé­tue ad vitam sans chan­ge­ment. J’essaie d’agir au mieux selon com­ment j’aimerais être traité en retour. Alors bien sûr que je suis tout autant capa­ble d’horreurs que n’importe qui (nous som­mes tous pêcheurs, n’oubliez pas), bien sûr que cette atti­tude n’entraîne pas for­cé­ment un trai­te­ment équi­va­lent en retour. Mais si je le fai­sais dans le but d’avoir un retour, si on se met à faire les cho­ses par pur machia­vé­lisme, un acte bon devien­drait immé­dia­te­ment mau­vais (ex: don­ner de l’argent à un clo­chard et se fil­mer pour le met­tre sur You­Tube). Quant à Dieu, s’il existe, on fera les comp­tes à la fin, j’espère juste qu’il vou­dra bien me ren­dre la cau­tion 🙂

 

Image: Hor­se­men of the Apo­ca­lypse par itsbxd

Dirty Hands (Johnny Hollow)

Johnny Hol­low est un groupe cana­dien ayant été fondé en 2001. Parmi les trois albums à leur actif, je vous pro­pose ici Dirty Hands, sorti en 2008. Tout au long de l’album, nous nageons dans une ambiance de caba­ret noir, je visua­lise tout de suite quel­ques pou­pées de por­ce­laine au visage cra­quelé et jauni, un éclai­rage vacillant, des maquilla­ges clow­nes­ques et des rideaux de feu­tre rouge bor­deau. Il y a quel­que chose des Dres­den Dolls dans leur musi­que, en plus glau­que et plus orches­tral cepen­dant.

Niveau mor­ceaux, on com­mence par le sublime ins­tru­men­tal Alchemy, par­fait pour poser le décor en sub­ti­les sono­ri­tés. Mais les sur­pri­ses sont légion, comme le très dan­sant This hol­low world aux accents goth ou le mélan­co­li­que Nova Heart qui se contente de peu de mots pour évo­quer la fin d’un monde:

And I’ll sleep
Sleep in your nova heart
As things fall apart
And I’ll hide
In your nova heart
At ease with the thought
That this nova won’t burn out

Aux deux-tiers de l’album, il y a un titre qui m’a bien frappé: Boo­gey­man (une sorte de Cro­que­mi­taine). Le groupe a su évo­quer par­fai­te­ment le cau­che­mar avec son refrain angois­sant. Mais le mor­ceau qui sied le mieux pour décrire cet album est sans doute Peo­ple are strange: on a le piano du caba­ret, les cor­des de l’orchestre, la voix éthe­rée et le rythme bur­les­que. Enfin, tan­dis qu’Aegis se ter­mine, je crois bien que je vais me le repas­ser. J’espère que vous sau­rez appré­cier autant que moi.

Je suis #Salez

En fait, j’aurais dû met­tre le titre de ce billet au condi­tion­nel. Pour­quoi? Et bien parce que ce gars aurait pu être moi, aurait pu être toi, aurait pu être n’importe qui, pourvu que les bons leviers soient action­nés. On se voit tous comme des indi­vi­dus forts, droits et inébran­la­bles, mais pour­tant, il suf­fit d’un rien pour que tout glisse. Bien entendu, ce n’est pas immé­diat (faut bien lais­ser le temps à la folie meur­trière de se déve­lop­per) et des per­son­nes ayant eu des expé­rien­ces de vie ana­lo­gues ne vont pas for­cé­ment réagir de manière iden­ti­que. Mais pour­tant, je reste convaincu que nous mar­chons tous sur un fil étroit entre folie et rai­son. Je n’ai pas for­cé­ment passé une sco­la­rité obli­ga­toire idéale, mais, dans le fond, qu’est-ce qui a fait que je n’ai pas “pété un plomb” comme cet homme?

Par­fois, je crois qu’il n’en tient qu’au hasard de m’en avoir pré­servé, ça doit être cette épo­que… Plus nos connais­san­ces pro­gres­sent, plus l’avenir sem­ble incer­tain, c’est peut-être qu’à force d’expérience on ne devient sûr que d’une chose: on ne sait rien.

Image: REUTERS/Arnd Wieg­mann

Les voyages de l’Âme (Alcest)

Il serait dif­fi­cile, voire impos­si­ble d’évoquer Alcest sans par­ler de Peste Noire, un groupe dans les­quels Neige et Win­te­rhal­ter ont col­la­boré. Si Peste Noire est du black metal rance de France, pour repren­dre les mots de La Sale Famine de Val­funde, l’album que je vous pré­sente aujourd’hui aurait ten­dance à évo­quer plu­tôt la lumière libé­ra­trice que les ténè­bres grouillan­tes. Je les vois assez comme deux facet­tes oppo­sées, en fait. Et la com­pa­rai­son s’arrête là: Alcest est léger, aérien, autant au niveau des thè­mes abor­dés que de la façon dont ils sont abor­dés. La musi­que et le chant sui­vent cette même logi­que.

Donc, Les Voya­ges de l’Âme est sorti en 2012, c’est le troi­sième album du groupe , enfin je devrais dire de Neige vu que le groupe essaie de recréer musi­ca­le­ment les mon­des qu’il rêvait quand il était enfant:

Les yeux rivés vers le ciel,
Por­tant le far­deau de mon corps,
Je per­çois ma demeure
Per­due dans les nuées.
Trop de pesan­teur ici, de bras obs­ti­nés
Rete­nant les esprits voya­geurs
Sur le point de s’échapper.

D’ici bas je per­çois ma demeure,
Ses prai­ries éter­nel­les
Per­dues dans les nuées.
Là où nais­sent les cou­leurs nou­vel­les,
Là où mon coeur et mon âme sont res­tés.

Là où nais­sent les cou­leurs nou­vel­les

L’ambiance est par­ti­cu­liè­re­ment bien retrans­crite dans le clip que je vous mets un peu plus bas: L’album est construit sur cette idée de dis­so­cia­tion corps/âme et la recher­che de leur réunion, qui ne sem­ble pas pos­si­ble sur cette terre, d’où une cer­taine errance. Une chan­son retient par­ti­cu­liè­re­ment mon atten­tion, c’est l’avant-dernière: Les Fai­seurs de Monde. Le chant clair qui le dis­pute aux cris et le son un plus heavy en guise d’écrin n’y sont sans doute pas pour rien. Enfin bref, près d’une heure de pur bon­heur contem­pla­tif.

Exile (Regarde les Hommes Tomber)

Regarde les Hom­mes Tom­ber est un groupe Nan­tais au croi­se­ment du sludge et du black et force est d’avouer que le mariage est par­ti­cu­liè­re­ment réussi. Ils sont rela­ti­ve­ment récents, ayant débuté leur car­rière en 2013. Exile est leur deuxième opus, avec un nou­veau chan­teur par ailleurs qui donne au groupe toute sa saveur avec ses hur­le­ments tor­tu­rés à sou­hait et para­doxa­le­ment si beaux. Ins­tru­men­ta­le­ment, pas de sur­prise, c’est tout aussi som­bre, angois­sant et délé­tère que les vocals. Le tout est exé­cuté à la per­fec­tion, les ins­tru­ments se super­po­sent sans s’étouffer comme dans cer­tai­nes pro­duc­tions moins qua­li­ta­ti­ves.

On aura pu le devi­ner au nom du groupe, Regarde les Hom­mes Tom­ber traite des cho­ses divi­nes avec des titres et des paro­les très évo­ca­teurs:

A life of love and obe­dience
Where the true faith has repla­ced rea­son
A spi­ri­tual den
(A reli­gious rain of sad­ness and moan)

A sheep among the wol­ves

La rébel­lion contre Dieu est donc la trame de cet album, les pesan­teurs mélo­di­ques s’agrémentant volon­tiers de fatum. Dans Embrace the Fla­mes, le groupe s’adresse à l’auditeur comme à un des­cen­dant d’Adam et l’invite à choi­sir de se rebel­ler contre ses pères pour recon­qué­rir ce monde auquel il appar­tient. Rebel­lion qui abou­tit sur une décla­ra­tion de guerre envers le divin dans le titre final, The Incan­des­cent March:

The pri­mi­tive phi­lo­so­phy of a tyran­nic group of cowards
Will never rule on this pure and fra­gile place we call earth
The time of sla­very must end right now
This time of tyranny must be the last

M’est avis qu’on réen­ten­dra par­ler bien­tôt de cette for­ma­tion. En atten­dant, je vais me le réécou­ter et je vous sug­gère de faire de même si vous êtes en soif de noir­ceurs audi­ti­ves.

Censure du dessinateur Marsault

Mar­sault est un des­si­na­teur fran­çais dont les his­toi­res sont très sou­vent san­glan­tes et bru­ta­les. Il dépeint le per­son­nage d’Eugène, crâne rasé, liquette blan­ches et lunet­tes noi­res qui est tou­jours affu­blé d’un flin­gue, de ses ran­gers ou d’un tank. Il éclate les tron­ches de cari­ca­tu­res de ceux qu’il consi­dère comme fra­gi­les, inuti­les ou nui­si­bles, les gros, les fémi­nis­tes, paci­fis­tes, bobos, click­baits, etc… C’est assez agres­sif, méchant et j’ai l’impression qu’il use tou­jours de la même corde, comme si Eugène était une paro­die pour tour­ner en ridi­cule les gens s’en appro­chant mais là, je rêve un peu…

Notons la pré­sence de cer­tai­nes plan­ches sans Eugène: on y trouve de gros beaufs du ter­roir, le visage bouffé par l’alcool et la clope. Le voca­bu­laire est en par­faite har­mo­nie avec ce déluge de tes­to­sté­rone vio­lent, vous vous en dou­tez. Voilà, main­te­nant qu’on a un peu planté le décor, je vais reve­nir sur quel­ques ques­tions que le blo­cage récent de sa page Face­book m’a sou­levé.

Pour ma part, Face­book fait bien ce qu’il veut chez lui, après tout c’est bien sur ses ser­veurs que Mar­sault par­tage la majo­rité de son tra­vail. Le gigan­tisme du site fait que la seule méthode de modé­ra­tion qui fonc­tionne est le signa­le­ment en masse (sinon cela ne lève aucune alarme dans leurs sys­tè­mes) ainsi il suf­fit d’un appel à la cen­sure passé par quel­ques pages influen­tes pour faire blo­quer du contenu. Je ne sais pas si c’est un bon méca­nisme mais c’est le seul qui peut fonc­tion­ner, donc on devra faire avec.

À vrai dire, ce n’est même pas Mar­sault qui me fait le plus souci. Par contre, sa com­mu­nauté, je ne suis de loin pas cer­tains que tous aient le recul néces­saire, on a l’impression que c’est l’essence même de leur vie qui s’en trouve réduite en fumée si l’on se fie aux com­men­tai­res lais­sés sur son Face­book qui vont de l’appel au viol au meur­tre… Mais gageons que ces pâles imi­ta­teurs d’Eugène en res­tent aux paro­les exu­toi­res parce que sinon, il y a vrai­ment de quoi s’inquiéter, bien que de sim­ples paro­les peu­vent s’avérer déjà extrê­me­ment des­truc­tri­ces.

Enfin, je me pose aussi la ques­tion de l’efficacité d’une cen­sure de tout contenu, quel qu’il soit. D’un côté, les per­son­nes sen­si­bles ne ris­que­ront pas d’être confron­tées à des paro­les trau­ma­ti­san­tes et cela ne don­nera pas des idées à quel­ques mous du bulbe. D’un autre, si un des­sin sexiste est symp­tôme d’une société malade, si l’on se contente de cou­vrir d’un pan­se­ment, la bles­sure va pour­rir des­sous et l’infection va se pro­pa­ger d’autant plus rapi­de­ment dans le reste du corps, pour être plus clair: une per­sonne se fai­sant cen­su­rer va d’autant plus radi­ca­li­ser ses pro­pos et s’auto-convaincre que le Système est contre elle. Et si on se par­lait plu­tôt que de sor­tir le lance-flam­mes au moin­dre pro­pos déran­geant?