Je marche

Je marche dans ces couloirs depuis longtemps. Tout ici est étrange, ce n’est pas un monde que mes yeux, ni même mon âme, n’ont vu. Les murs, le sol, le plafond ; tout semble bouger, se déformer. Au loin, j’entends un bruit qui ne me rappelle rien de connu, il résonne tellement fort que je ne sais plus si il est dans ma tête ou si je l’entends réellement.

Tout à l’heure, j’ai bien tenté d’appeler à l’aide, mais aucune réponse n’est venue. C’est comme si j’étais seul ici, et que les autres étaient ailleurs, qu’il y avait un espace infini entre eux et moi. Ou peut-être même que les autres n’existent pas, comment pourrais-je le savoir ? Je n’ai vu personne depuis que je suis arrivé ici, même pas un petit indice, une petite marque de la présence d’un être humain.

Mais je continue quand même à avancer, bien que je ne sache pas où je vais. Après  tout, pourquoi n’avancerais-je pas ? S’il n’y a rien ici, il doit forcément y avoir quelque chose là-bas. Et je crois qu’au fond de moi, j’ai envie de le découvrir,  même si j’ignore totalement ce que cela peut-être.

Et puis, il me semble que l’air devient moins pesant, mes pas se font plus légers. L’extérieur commence à perdre de l’importance, il s’efface petit à petit pour me laisser face à moi-même et à mes intimes désirs. Je reste figé sur place, le regard fixé vers le bout du couloir, et pourtant j’ai l’impression d’avancer malgré moi, mais je n’essaie pas de résister, car cela serait vain. Le bruit de tout à l’heure s’estompe, puis je finis par ne plus rien entendre. Mais cela ne me panique pas du tout, même si c’est l’inconnu qui m’attend.

Il ne me reste plus qu’à regarder, ou plutôt à contempler cet horizon qui se rapproche inéluctablement. C’est assez étrange de se réjouir d’arriver vers cet inconnu que l’on attendait. Plus je m’en approche, plus la lumière augmente et elle finit par m’éblouir complètement. Je ne vois plus qu’elle, plus que ce rayonnement intense.

Une douce chaleur m’envahit alors et la lumière s’affaiblit. Je peux alors distinguer une forme qui s’approche. Petit à petit, ses contours se dessinent et apparaît alors une créature majestueuse, presque irréelle. Ses cheveux pareils à des rayons de soleil, ses yeux doux et bienveillants, tout en elle m’inspire une confiance absolue. Les traits de son visage sont comme les facettes d’un cristal ou d’un diamant, étincelant au milieu de la nuit, ma nuit. Son sourire est d’une beauté à nulle autre pareille, devant lui, même les plus durs cœurs fondraient. Et puis, elle s’avance doucement, sans bruit, comme une nymphe. Ses vêtements majestueux semblent une fine brume la recouvrant à peine. Leurs replis renvoient mille rayons de lumière qui inondent ces lieux d’une clarté triomphante.

Elle et moi, ici, seuls au milieu de rien, moi en face d’elle, désarmé, à nu ; elle tend son bras droit vers moi, je me sens alors comme traversé par une énergie surnaturelle, mon bras se lève aussi et ma main prend la sienne. Elle se met alors à me regarder avec une douceur indescriptible.

Une larme se met à perler au coin de son œil, puis coule sur sa joue. C’est alors qu’elle tombe. L’air semble fumer autour d’elle et lorsqu’elle touche le sol, toute la pièce disparaît, tout devient plus lumineux ; je sens que je me désagrège pareillement, mon corps se sépare de moi. Bientôt je ne suis plus qu’un esprit et les choses que je vois ne sont pas descriptibles par des mots humains. Je suis alors définitivement séparé de ce monde où je souffrais, où je connaissais le malheur. Les larmes y étaient monnaie courante, la seule musique qu’on y entendait était les lamentations des cœurs des hommes, la peine et la tristesse, se mêlant en une déchirante symphonie et implorant une improbable grâce divine, montaient aux Cieux.

Ici, enfin, tout cela  a disparu. Et bientôt, j’en perdrai le souvenir. La mort est comme l’effacement de toute sensation, la fin de toute douleur. L’enfer n’est pas ici, il est derrière moi maintenant. Le départ de ceux que l’on aime devrait nous réjouir. Mais au contraire, nous pleurons, nous faisons nôtre une douleur qui nous est étrangère. Égoïstes que nous sommes ! Nous voudrions au fond de nous-mêmes partir, et nous envions ceux qui ont cette chance.

Enfin, ces questions ne seront bientôt plus les miennes. Est-ce que je pourrais même encore m’en poser ? Quelle importance ! Allez, tu peux m’emporter maintenant, dans ta lumière. Que mon âme s’envole enfin vers cette paix dont tu es le portail.

Texte publié en 2004

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