Sparadrap et non-mixité

Pour ceux qui se seraient perdus entre Mars et Vénus ces dernières semaines, Il y a eu un mini-scandale en France qui est parti d’une déclaration de Rokhaya Diallo concernant la couleur des sparadraps. J’aimerais analyser un peu cette affaire et mettre en lumière le traitement médiatique qui en a été fait.

Première étape, donc, qu’est-ce qui a été dit au départ? Voici l’extrait TV:

C’était une discussion sur les ateliers non-mixtes, où elle expliquait que c’était des espaces pour que les gens concernés puissent s’exprimer librement, sans crainte d’être moqués. Certains comprennent cela comme  « interdits aux blancs », invoquant le racisme et une haine des blancs.  J’y reviendrai. Donc voici ce qui a mis le feu aux poudres:

Rien n’est pensé pour nous, ni les pansements, ni les coiffeurs, ni le fond de teint, on ne peut pas acheter nos produits cosmétiques dans les supermarchés, moi quand j’achète des lunettes, elles glissent parce que mon nez est creux, contrairement aux nez de la plupart des personnes qui sont d’origine occidentale. C’est des petits détails comme ça qui vous semblent anodins mais qu’on peut discuter sans être confrontés aux ricanements ou aux commentaires dubitatifs

Qu’il y a-il de mal à réclamer des produits adaptés à soi, accessibles facilement? Viendrait-il à l’idée d’une maquilleuse de proposer un fond de teint blanc à une Congolaise? Tous les produits dont elle parle sont bien sûrs accessibles dans des magasins spécialisés, ou par commande en ligne. Mais ce qui est demandé en toile de fond, c’est d’avoir un accès facile à ces articles. Reprocherait-on à des femmes de corpulence pourtant normale de vouloir des vêtements à leur taille ailleurs que dans les magasins grandes tailles? On ne parle pas ici d’un groupe de personnes anecdotiques, mais d’une bonne partie de la population occidentale. La demande est légitime, présente un intérêt commercial, n’empêche personne de mettre le sparadrap qu’il souhaite. Pourquoi vouloir absolument présenter cela comme une revendication abusive, un combat puéril qui relèguerait les vrais problèmes au second plan?

Médiatiquement, on a vu des anti et des pour, voire de la désinformation. Le principal article ayant tourné est celui de Buzzfeed et est écrit de la main de la concernée. Il lui a notamment été reproché de pester contre la couleur de la compresse elle-même, je vous suggère de lire le thread Twitter entier. Des journaux comme Valeurs Actuelles ou des « médias alternatifs » Internet comme Fdesouche ont  relayé cette interprétation. Des personnalités peu connues pour la sensibilité aux questions raciales se sont également fait porte-voix:

Comment peut-on, en bonne foi, comprendre cela comme une volonté d’avoir une compresse d’une autre couleur? Le blanc de la gaze se justifie tout-à-fait pour des raisons médicales évidentes, elle parle juste de la couleur de la partie collante dont une variation n’entraînerait en outre aucune difficulté supplémentaire pour le traitement.

De joviaux commentateurs lui ont alors proposé d’arrêter de boire du lait, de faire changer la couleur des Skittles, d’arrêter de s’asseoir sur des toilettes blanches. J’ai même vu quelqu’un (qui a sans doute oublié ses capacités de réflexion en se levant ce jour-là) , sur un article suisse, lui suggérer d’utiliser du pansement pour chevaux. Toutes ces personnes sont restées bloquées sur la considération que Mme Diallo hait la couleur blanche… Est-ce qu’une personne mettant des chaussures taille 43 hait les personnes qui font du 38? Est-ce qu’une femme ronde hait les maigres parce qu’elle veut des vêtements à sa taille?

Tout cela tendrait à mon sens à justifier les réunions non-mixtes dont elle parlait en début de vidéo. Quand tu as en face des gens qui ne cherchent pas à comprendre le fond de l’affaire,  qui ne font que se moquer en ironisant de manière déplacée ou qui sous-entendent que les pansements pour animaux conviennent bien aux personnes noires parce qu’ils sont comme eux, il est bien compréhensible de vouloir avoir au moins un espace où l’on peut s’exprimer librement sans subir de pressions. Il va de soit qu’on ne peut pas se contenter d’un entre-soi et qu’il faut au bout d’un moment sortir de sa bulle pour aller débattre avec ses contradicteurs.  Mais n’est-ce pas ce que fait déjà Mme Diallo tous les jours quand elle prend la parole sur les réseaux sociaux ou dans des articles de journaux? N’est-ce pas ce que font déjà les féministes quand elles sont dans la rue ou qu’elles répondent à un commentaire déplacé?

Parmi toutes les discussions que peut avoir une personne antiraciste/féministe/etc.. combien peuvent être qualifiées réellement de discussions? Entre les purs trolls, les gens qui ne cherchent aucunement à comprendre, ceux qui restent figés dans de fausses interprétations instillées par des médias aux prétentions journalistiques douteuses, il ne reste pas grand-monde pour s’attaquer à la question de fond. Et si nous redécouvrions tous cette culture de la discussion, qui implique également de suspendre, au moins pour un instant son jugement a priori? Si nous faisions tous l’effort de chercher un peu plus loin que le bout de notre nez et de savoir lire entre les fatales imperfections de langage? Et bien, on pourrait peut-être avancer…

 

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2 réponses sur “Sparadrap et non-mixité”

  1. Je suis noire, il est presque minuit, demain c’est lundi et j’ai eu le bonheur/le malheur de ne découvrir votre blog qu’un dimanche soir, d’habitude je ne commente jamais, mais aujourd’hui ce n’est pas comme d’habitude, j’ai ouvert un compte sur un autre réseau social et je me retrouve ici

    1. Bonsoir @Linuslinotte , je suis très content d’apprendre que vous ayiez passé un bon moment ici. Si j’ai pu vous apporter quoi que ce soit de positif,c’était le but.

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