Taedium Vitae
Combler le silence éternel du cyberespace infini...
Home Musique Saez et moi

Saez et moi

by cretch

Il y a quelques jours, j’ai été surpris et déçu en même temps, par un artiste que j’adore, Saez. Il a sorti deux titres qui m’ont fichu en dissonance, je ne savais pas trop qu’en penser. Puis plus récemment, un troisième titre a été diffusé via la plate-forme saez.mu, avec plusieurs annonces d’albums pour 2022.

Tombé amoureux dès le premier album, faisant plusieurs dates sur la même tournée, parfois plusieurs jours de suite, je connais pas mal de paroles quasiment par cœur et reconnais la plupart des morceaux dès les premières notes… Il y a aussi le livret de paroles (mis à jour avec les trois derniers morceaux, ceci dit) que je contribue à maintenir, autant dire que je connais assez bien le personnage. Je l’aime et ses chansons font irrémédiablement partie de ma personnalité. J’ai partagé et je partage encore certain de ses sentiments, je dirais même que je suis probablement encore vivant en partie grâce à ses morceaux. Mais, il y a toujours un premier mais, j’ai pris conscience de plusieurs choses qui me déplaisaient en lui. Ne m’en veuillez pas si ce texte est décousu, je suis moi-même partagé entre des sentiments divergents.

Il y a plusieurs facettes à Saez, parce que ses chansons sont des bouts de biographie, des fragments d’intimité, d’humanité, dans tout ce qu’elle a de contrasté. Si dans certains morceaux, on sent qu’il y a un personnage incarné, force est de dire qu’il n’y a pas que du bon…

Sur des thèmes comme l’anticapitalisme, quand il se veut le porte-parole de la France d’en bas et des ravages qu’y fait le Système, j’entre en résonnance. C’est là qu’on y trouvera en général les morceaux les plus punchy en terme de mélodie :

J’vais t’raconter un peu d’ici la gueule que t’as pour la misère
Tous les quotidiens des cercueils à la fin du mois qui galèrent
Agriculteurs prêts au suicide, instituteurs en dépression
Toujours pour nourrir les avides du grand culte Consommation

Peuple Manifestant – Lulu

Ou encore sur le racisme et l’exploitation, à travers cette chanson dédiée à son grand-père algérien:

Sur les terres Zemmora, sur les terres des destins
Qui sont nés d’un pays puis qui ont fini d’un autre
Ceux qui toujours du cœur resteront les apôtres
Il avait fait trois guerres pour finir à l’usine
L’écorce populaire qui vous marque l’échine
Les camps d’Allemagne et puis les tristes de l’Indochine
Le retour au pays puis la guerre d’Algérie
De ces chairs que l’ont place toujours en premières lignes
Puis qu’on rappelle un jour pour rejoindre la mine

Mohamed – Ni Dieu ni Maître

Et bien sûr, il y a tout le volet je dirais, romantique, de Saez, qui parle à une substantielle partie de mon être. La souffrance amoureuse, la crise existentielle est un thème très récurrent chez lui, donnant même lieu à un tryptique (Varsovie, Paris, L’Alhambra) quasiment dédié au sujet. À mon goût, c’est aussi sur cette thématique qu’il est le plus poète et démontre son talent de compositeur. Sans surprise, c’est aussi cette facette qui me parle le plus.

Jusqu’ici, tout va bien. Mais comme on ne sépare jamais le crime de son châtiment, il y a des points de discorde assez conséquents. Est-ce là la Mort des Icônes, une raison de tout jeter à la poubelle? Assurément non, mais je reste convaincu qu’il faut faire le tri.

Dans les points négatifs, je dirais qu’il y a une certaine forme de classisme chez Saez. Malgré sa défense du populaire, quand il fustige le peuple qui a besoin d’un iPhone pour écrire, il ne réfléchit pas à l’outil de domination sociale que peuvent être la langue et la culture. Il ne peut pas le savoir, après tout, de par son éducation. S’il a vécu en HLM et à la campagne, il a eu la chance d’être bien entouré intellectuellement:

De cette époque morte où les gens savaient lire
Oui, toi la littéraire qui m’apprit à écrire
Toi qui m’accueillis, oui, bras ouverts à la table
Toi qui bordas mon lit à me conter des fables

Châtillon-sur-Seine – Messina

Je ne crois pas qu’il se rende compte de ce que cela représente, ceci dit. En fait, pas mal de gens le sont. Si on voit un texte avec des fautes, qu’on entend une expression mal utilisée, faut bien se rendre compte que ce n’est pas à cause d’un manque d’effort et que cela entraîne une souffrance à la personne, alors même que le fond de ce qu’elle dit est peut-être tout autant pertinent voire davantage qu’un texte finement ciselé qui se noie lui-même dans la complexité de son vocabulaire.

Cette maîtrise des mots est un marqueur social fort, tout comme le sont certains goûts culturels dits légitimes. Attention, n’allez pas comprendre que c’est mal de maîtriser une langue et d’avoir des connaissances culturelles. Mais quand c’est insidieusement utilisé pour montrer que moi je sais, pour ériger un mur entre nous et ceux qui ne savent pas, pour les ridiculiser, consciemment ou pas… La culture se partage et la langue vit, en somme.

Ensuite, il y a sa vision de la femme et du féminisme. Si à de nombreuses reprises, il chante avec brio l’amour et la rupture, d’autres fois, il se vautre dans la fange misogyne la plus crasse :

Sucera dans les chiottes n’importe quel enculé
Taillera des pipes à qui pourra la faire rêver

La Belle au Bois – #humanité

Si Damien fait bien ce qu’il veut de sa queue, il en va de même pour le corps de ces femmes. On est en 2022 et pourtant, un mec sera félicité par ses potes s’il a un coup d’un soir. Oui, les mêmes qui n’hésiteront pas à insulter une femme qui aurait fait de même. Et on ose encore nous dire que l’égalité des sexes est atteinte…

Et puis, il y a au final cette attitude révolte contre le monde moderne, presque réactionnaire.  Quand il parle de réseaux sociaux, de culture, de la vie, j’ai l’impression qu’il est resté quelque part bloqué dans sa jeunesse à lui et qu’il rejette tout un peu par principe, avec une vision caricaturale de certaines luttes modernes. Faut-il pour autant tout avaler d’un bloc? Je ne crois pas, mais la critique doit être faite en connaissance de cause, pas sur la base de caricatures. Allez, que diable, on veut de l’élévation, pas une nouvelle couche de lourdeur. Puisqu’on est jeune et con, puisqu’on est vieux et fou réac chantais-tu?

Quoi qu’il en soit, vu les promesses faites pour cette année, les concerts à venir, les émotions à ressentir, je ne t’en veux pas et j’ai hâte de voir les merveilles que tu sais si bien nous proposer… Déçois moi pas, Damien…

You may also like

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

This website uses cookies to improve your experience. We'll assume you're ok with this, but you can opt-out if you wish. Accept Read More