Orthographe rectifiée : le sens en déliquescence ?

17 juin 2021 | Articles | 0 commentaires

Etiquettes : 1990 | orthographe | réforme | suisse

C’est la nouvelle affaire qui secoue la Romandie. Le CIIP a en effet décidé d’enseigner l’orthographe rectifiée aux élèves, et ce dès 2023 [1]Le Matin – Ognon, paélia, grole, porteclé, ile: voici comment nos enfants écriront – juin 2021. On a vu dès lors fleurir toutes sortes de commentaires plus ou moins lapidaires, souvent accompagnés de caricatures grossières sur la nature de ces changements. Détail piquant, certains de ces messages comprenaient parfois des erreurs basiques. Bien que je trouve qu’il ne faille jamais attaquer les gens sur la maîtrise de l’orthographe, lorsqu’on prétend vouloir défendre sa maîtrise, il s’agirait au moins de ne pas faire de fautes…

Enfin bref, pour avoir un bon avis sur la question, il convient de savoir de quoi on parle. Tout d’abord, cette réforme n’est pas une nouveauté tombée du ciel en 2021. Les discussions datent en effet de 1990, comme l’atteste ce document [2]Rectification de l’orthographe – décembre 1990. Voici le résumé qui en était fait à l’époque:

le trait d’union : un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple :
portemonnaie comme portefeuille) ;
le pluriel des mots composés : les mots composés du type pèse-lettre suivront au pluriel la règle des mots
simples (des pèse-lettres) ;
l’accent circonflexe : il ne sera plus obligatoire sur les lettres i et u, sauf dans les terminaisons verbales et
dans quelques mots (exemples : qu’il fût, mûr) ;
le participe passé : il sera invariable dans le cas de laisser suivi d’un infinitif (exemple : elle s’est laissé
mourir) ;
les anomalies :
mots empruntés : pour l’accentuation et le pluriel, les mots empruntés suivront les règles des mots français
(exemple : un imprésario, des imprésarios) ;
séries désaccordées : des graphies seront rendues conformes aux règles de l’écriture du français (exemple :
douçâtre), ou à la cohérence d’une série précise (exemples : boursouffler comme souffler, charriot comme
charrette).

Force est de constater que cela colle dans les grandes lignes avec ce qui figure dans le livret du CIIP [3]Brochure d’information du CIIP – juin 2021. L’article du Matin résume très bien ces changements [4]Le Matin – Ognon, paélia, grole, porteclé, ile: voici comment nos enfants écriront – juin 2021 et l’esprit honnête devrait avoir à cœur de ne pas attaquer cette réforme à coups de cé inci, slt sava et autres fantasmes. Le seul point qui me ferait éventuellement lever un sourcil, c’est la francisation de certains mots d’origine étrangère, comme paélia.

Mais dans l’ensemble, on vise une simplification des règles de la langue et je ne vois aucune raison d’y voir là un appauvrissement de la pensée quand on ne fait que supprimer des règles arbitraires et des exceptions tarabiscotées. En voulant conserver des règles qui n’ont comme seule raison d’être que c’est ainsi (appel à la tradition), on ne fait que démontrer sa méconnaissance des mécanismes régissant une langue et une certaine nostalgie de notre propre enfance.

J’ai aussi pu lire à plusieurs reprises des commentaires dénigrant la réforme en l’associant à l’écriture inclusive. Là aussi, il y a un argument malhonnête, car le livret du CIIP est très clair à ce sujet. Encore une fois, il me semble qu’on est là en présence d’une directive assez raisonnable et sensée, loin des hyperboles qu’on lui prête. Extraits:

  • pas de point médian ou de trait d’union dans
    les consignes pour les élèves ;
  • pas de dépersonnalisation ou d’alourdissement
    excessif du texte;
  • respect de la forme originale des textes travaillés
    (par exemple des textes littéraires ou documents
    sociaux «authentiques» comme les articles
    de journaux ou de revues).
  • pas de formulation pouvant prêter à
    une interprétation ambigüe ou sexiste: «l’accord
    se fait au masculin» et pas «le masculin
    l’emporte sur le féminin»;
  • garantie de la représentativité des genres
    et absence de discrimination dans le choix
    des thématiques abordées (biographies de
    personnages féminins, héros et héroïnes,
    etc.) et des exemples et illustrations choisis
    (équilibre des genres dans les exemples et dans
    les images);
  • pas d’évaluation portant sur l’écriture épicène.

Maintenant qu’on a cadré un peu mieux le débat, j’aimerais relever quelques éléments importants à avoir en tête quand il s’agit de questions linguistiques. Tout d’abord, il n’existe aucune langue qui soit figée depuis toujours (à part peut-être les langues inventées telles que l’espéranto mais elles sont au mieux d’une importance anecdotique), elle passe à travers différents changements tels que l’écart entre du français médiéval et du français moderne est abyssal. J’illustre cet article avec une photo d’une ancienne édition du Pantagruel de Rabelais et c’est bien entendu à dessein. Comparez donc ces deux extraits, en version originale (sans les caractères inexistants en français moderne) puis modernisée :

Ce ne sera point chose inutile ne oysifve de vous remembrer la premiere source et origine dont nous est nay le bon Pantagruel : car ie voy que tous bons historiographes ainsi ont traicte leurs chronicques, non seulement des Grecs, des Arabes, et Ethnicques, mais aussi les auteurs de la saincte escripture, comme monseigneur sainct Luc mesmement, et sainct Matthieu.

Il vous convient doncques noter que au commencement du monde ung peu apres que Abel fut occis par son frere Cayn, la terre embue du sang du iuste fut une certaine annee si tresfertile en tous fruictz qui de ses flans nous sont produictz, et singulierement en mesles, que lon lappela de toute memoire lannee des grosses mesles : car les troys en faisoient le boysseau, au moys de Octobre ce me semble ou bien de Septembre, affin que ie ne erre : fut la sepmaine tant renommee par les annales, quon nomme la sepmaine des troys Jeudys : car il y en eut troys, a cause des irreguliers bissextes que la Lune varia de son cours plus de cinq toizes, le monde voluntiers mangeoit desdictes mesles : car elles estoient belles a lœil : et delicieuses au goust.

Texte de 1532

Texte de 2014

En toute franchise, je suis bien content d’avoir pu étudier cette oeuvre dans un livre présentant les deux versions. On peut très bien lire le texte en moyen français au prix de quelques efforts et sagaces déductions mais c’est bien plus difficile, vous en conviendrez. Pour autant, l’antécédence de Rabelais ne confère pas de facto une qualité supérieure à ses écrits. Un Chateaubriand, un Hugo, un Camus, écrivaient-ils moins bien que ce bon François? Rassurez-vous, les poètes et les écrivains résisteront à toutes les réformes, et s’affranchissent eux-mêmes des règles à l’occasion, comme Georges Perec qui écrivit La Disparition, un roman sans la lettre e.

L’autre point que je souhaiterais mettre en exergue, c’est qu’on a tendance à sous-estimer la difficulté de nos langues maternelles, car nous sommes littéralement nés dedans. Mais pour ceux qui ont des problèmes d’apprentissage, ou pour des personnes formatées dans une langue maternelle éloignée de la nôtre, ce n’est de loin pas une sinécure. Essayez donc de justifier pourquoi on écrit portefeuille et porte-monnaie? Ou pourquoi boursoufler ne s’écrit pas sur le même modèle que souffler? Comment voulez-vous expliquer cela autrement que par une justification autoritaire? Il y a peut-être de lointaines raisons linguistiques à ces bizarreries mais une langue n’est pas un extrait comptable, elle doit permettre l’expression d’une pensée, d’émotions, d’idées et d’arguments. Des règles arbitraires et complexes ont donc deux effets : tenir éloignés de la parole publique ceux qui ne les maîtrisent pas et flatter l’ego des sachants.

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