Nul n’est sans doute passé à côté de la tragédie architecturale à Notre-Dame. Pensez donc, cette vénérable dame pluri-centenaire était en proie aux flammes et avec elle notre mémoire et notre histoire collective! Les médias et les réseaux sociaux se sont emballés à un tel point qu’on eût cru la fin de la France arriver. Pleurs, cris de détresse, prières désespérées comme ultimes et futiles remparts à la déliquescence de notre monde. Et, comme un clou de plus dans la Croix du Christ en cette période pascale, la flèche finit par s’effondrer. Un tel événement est bien entendu largement commenté lors des différents directs, la plupart des réactions étaient horrifiées. Pour ma part, j’ai juste pensé au Temps des cathédrales de la comédie musicale, parce qu’il faut toujours laisser décanter ce genre d’événements si l’on veut se prémunir des spéculations douteuses.

Et des spéculations, il y en a eu. Ça criait dès les premières cendres à l’attentat islamiste, parce que quelques captures d’écran montraient des émoticones hilares ou des invectives exotiques. D’autres ont pris une statue pour un supposé psychopathe qui aurait mis le feu. D’autres encore, voyant un gilet jaune (sur le dos d’un pompier) se sont imaginés que les manifestants français avaient voulu passer à la vitesse supérieure. Et il se trouva quelques cyniques pour penser qu’Emmanuel Macron avait commandité cet incendie pour faire diversion… Ou encore les obsédés d’Israël qui veulent voir du complot juif partout (en prenant bien garde de le dire clairement). Ça, c’était pour les spéculations plutôt terre-à-terre. Mais c’est sans compter les affabulations des personnes éveillées du type On brûle les lieux de culte pour instaurer la religion du Nouvel Ordre Mondial. Mais passons, sinon, on en aurait pour des heures, et essayons de tirer quelque sagesse de tout ce bazar.

Tout d’abord, c’est évidemment une grande perte d’un point de vue artistique et culturel, et les efforts les plus méticuleux devront être entrepris pour restaurer au mieux ce monument. Mais il est faux de considérer les évènements particulièrement difficiles comme la fin de l’histoire. Au contraire c’est l’Histoire qui parle dans ces moments-là. D’ici quelques dizaines d’années probablement, les livres diront quelque chose du goût de L’incendie de 2019 a ravagé la charpente de la cathédrale, qui fut reconstruite selon les plans d’époque par Breccan & Fils. Et c’est tout. Cet évènement, aussi impressionnant soit-il, n’est qu’un  grain de sable insignifiant et nous allons vite passer à la suite, si ce n’est déjà fait. Nous devons aussi comprendre qu’il s’agit d’une perte culturelle de la sphère occidentale avant d’être mondiale: Notre-Dame n’est pas le Taj Mahal ou le Colisée. Ceci peut expliquer (mais sûrement pas excuser) certains commentaires insensibles et orduriers à l’image de celui de cette membre de l’UNEF:

On pourrait d’ailleurs se demander parmi ceux ayant pleuré les pierres combien avaient un attachement réel. J’ai vu passer plus d’une réaction totalement excessive, comme si on leur avait arraché le cœur. Et pourtant ont-ils au mieux été visiter Notre-Dame, ou à peine pris un selfie devant. Combien connaissent la période de construction sans regarder Wikipedia? Combien parmi eux y voient davantage que « Là où se passe le bouquin de Victor Hugo » ? L’ont-ils seulement lu? Tu parles d’experts et d’amoureux de la culture…

Et puis, le volet financier. Des donations ont afflué de la part de riches hommes d’affaire français, pour à peu près un milliard. Il faut tout de suite s’ôter de la tête que c’était un geste désintéressé de la part de François Pinault et consorts. Étant donné que ce genre de dons est déductible des impôts à un taux particulièrement haut, cela revient à dire qu’ils préfèrent que leur argent parte là où ils pensent que cela sera le mieux, plutôt que de s’acquitter de ses impôts comme tout citoyen et laisser cet argent être utilisé (en principe) pour le bien commun. Mais est-ce vraiment à un homme d’affaires de décider de ce qu’est le bien commun, de l’urgence des situations? Enfin bref, ils ont su tirer un énorme avantage en termes d’image publique, mais on ne me fera pas avaler que la priorité en France est de restaurer Notre-Dame…

On peut aussi mettre en comparaison l’engouement à sauver Notre-Dame de Paris, et l’indifférence face à d’autres drames matériels et humains. Si un centre pour SDF avait brûlé, on aurait eu une demi-page dans les journaux et un silence assourdissant sur les réseaux sociaux. Qui a parlé des attentats au Sri Lanka qui ont fait plus de deux cent morts ce week-end? La loi du mort-kilomètre, l’aveuglement ethno-centriste, du nombrilisme, appelez ça comme vous, voulez ça revient au même. Et c’est bien entendu toujours la même histoire, on n’a de compassion que pour les « comme nous ». Les autres souffrent, qu’ils se débrouillent: MOI j’ai ma cathédrale qui sent le roussi et c’est la pire chose qui soit arrivée à l’humanité

Enfin, il y a les charognards du spirituel, venant dispenser leur guidance sur les cendres encore fumantes de la cathédrale. Ceux-là veulent voir des anges au milieu des flammes, une croix intacte qui indiquerait la présence de Dieu, un signe de la fin des temps.  Et s’ils sont anti-cléricaux, ils vont te sortir une enième diatribe sur la pédophilie dans l’église, qui s’éloignerait de la « vraie » spiritualité, ergoter sur un appel à l’aide de Gaïa, la Terre Nourricière que nous devrions tous vénérer ou sur la reconnexion aux énergies vibratoires très perturbées en ce moment. Mais bon sang! Si Dieu/le plan divin existe (et je n’en ai jamais eu le moindre début de preuve…), je crois qu’il aimerait bien qu’on lui fiche la paix et qu’on arrête de mettre son nom sur nos propres réflexions. Occupons-nous de la terre et des hommes plutôt que de courir après un ami imaginaire et psychopathe qui nous cajole aussi bien qu’il nous punit…

Oh Notre-Dame, je ne suis pas homme de foi…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.