Hold-Up de la raison

15 novembre 2020 | Articles | 3 commentaires

En fin de semaine passée est sorti le documentaire Hold-up, dans le but de révéler des scandales à propos de la pandémie de COVID-19. Un effort louable en soit, tant il y a d’information qui circule au sujet de cette crise sanitaire. Pour mémoire, il se vend ainsi:

La pandémie de la Covid-19 a donné lieu à des échanges contradictoires entre médecins, spécialistes, professeurs, hommes politiques et experts, le tout orchestré et alimenté par le feu nourri des médias. Les scientifiques se sont ainsi retrouvés discrédités avec notamment l’affaire du Lancet. Le Conseil scientifique, censé piloter cette pandémie, est ouvertement accusé d’incompétence et d’arrogance, preuves à l’appui. Et nous dans tout ça ? Que penser ? Que faire avec toutes ces informations ? Qui croire ?

 

Ce sont les questions auxquelles le documentaire HOLD-UP tente de répondre en partant à la rencontre de soignants, chercheurs, experts, juristes offrant une autre lecture sur cette crise sans précédent et dénonçant une batterie de mesures gouvernementales jugées inefficaces pour la plupart. ((Page officielle du film))

Les interviewés

Bon, d’entrée de jeu, on perçoit dans quel sens ça va aller. On s’interroge: qui croire alors qu’on a déjà la réponse donnée par des gens qui offrent une autre lecture. Mais j’ai tout de même lancé la lecture, espérant trouver mieux que ce que ce texte de présentation ne laissait présager. Mais mon espoir fut vain, en voyant les personnes invitées, à peu près toutes liées à des controverses passées et présentes. Je ne vais pas faire le détail de tous (un petit coup sur Google vous révèlera sans doute assez rapidement du croustillant), en voici un échantillon il me semble assez représentatif:

  • Jean-Dominique Michel, un pseudo-anthropologue ayant un CV pour le moins douteux ((Blog La Menace Théoriste))
  • Luc Montagnier,  Prix Nobel partagé pour la découverte du HIV. Plus récemment il a fait des travaux sur la mémoire de l’eau. Selon lui, l’eau dispose d’une mémoire qui fait qu’elle garderait les propriétés des substances avec lesquelles elle a été en contact ((Reportage sur la mémoire de l’eau))
  • Silvano Trotta, un entrepreneur et « lanceur d’alerte » Sa chaîne est un bon condensé de théories plus ou moins fumeuses (ET, qAnon, Bible d’origine extraterrestre, etc, etc…) ((Chaîne YouTube de Silvano Trotta))
  • Jean-Bernard Fourtillian, un médecin poursuivi pour des essais cliniques sauvages menés dans une abbaye dans le sillage du Pr Joyeux ((France Info))
  • Nadine Touzeau, qui s’exprime à la fin de la vidéo et qui prétend identifier des traits de caractère dans les visages des gens a été poursuivie pour avoir soutiré 60’000 € à des parents désemparés ((Article du Parisien))
  • Le réalisateur Pierre Barnérias a vu la Vierge, littéralement. ((Eglise catholique vendéenne))

Il est à noter que deux d’entre eux ont pris leurs distances par-rapport au film :

et que le journal dont Xavier Azalbert est directeur de publication publie ce jour un fact-checking ((Article de France Soir)). Ce qui est curieux, c’est que M Azalbert est aussi parmi les interviewés. Va-il se distancier lui-aussi du documentaire ?

Le financement, la communication et la forme

Le volet financier est également assez intéressant. La production a tout d’abord mis en place une campagne Ulule, puis tout récemment une cagnotte Tipeee. Des gens ont également payé la location/l’achat de la version numérique. Sur le premier, avec un objectif de 20’000€, ils sont parvenus à 182’000€ ((Page Ulule du projet)). Sur Tipeee, lancé il y a moins d’un mois, on en est à 143’000€ mensuels ((Page Tipeee du projet)). Cependant, le projet se vendait au départ comme présentant une pluralité de voix. Ulule a donc décidé de ne pas communiquer sur le projet et reversera la commission à une association de défense de l’information, tout en concédant que Hold-Up ne présente rien d’illégal. Tipeee, quant à eux, n’ont pas encore validé le projet-record pour la plateforme, mais affichent un bandeau d’avertissement ((Article du Figaro)).

Après avoir trompé des interviewés, la production trompe donc les plateformes qui ont pourtant participé au succès du film… Et nous allons voir plus loin qu’elle trompe aussi les spectateurs. Bon, remarquez, Barnérias, c’est assez proche de Barrabas, le criminel libéré par la foule à la place de Jésus-Christ… Mais passons. La communication autour du film soulève également quelques points troubles. Discrètement, on enlève le logo de CNews de l’affiche promotionnelle d’une fois que le réalisateur a pu venir sur le plateau. La censure du film sur la plateforme Vimeo était assez prévisible étant donné les conditions énoncées précédemment. Résultat des courses : effet Streisand, présence du film à de nombreux endroits, Google et Twitter en ébullition. Bref, une campagne promo réussie.

Le documentaire en lui-même est particulièrement léché. L’équipe du film ne se constitue pas de trois amateurs dans un garage mais bel et bien d’une équipe professionnelle, sachant ce qu’elle fait et sachant donc aussi comment happer le spectateur :

  • La qualité d’image et le cadrage lui donnent un aspect de véritable documentaire TV, sérieux.
  • Les témoignages en appellent forcément à l’émotif du spectateur
  • Le témoin anonyme pour accentuer le côté « Ils ne veulent pas que ça se sache »

Ils ont beau jeu de fustiger les gouvernements et médias de provoquer la peur chez les gens pour mieux les contrôler. Mais le réalisateur ne serait-il pas en train de faire exactement la même chose ?

Travail sur le fond

Sur le fond, maintenant. Vous vous doutez bien qu’en plus de 2h40, la quantité d’informations distillées est particulièrement dense. En enchaînant ces infos, le documentaire fait ce qu’on appelle un millefeuille argumentatif, un artifice rhétorique destiné à noyer le spectateur et l’empêcher de réfléchir à l’idée qu’on lui présente, puisque le documentaire est déjà passé à l’argument suivant. Si l’on entend trier le vrai du faux, le temps nécessaire est infiniment supérieur à la longueur du film. Des initiatives comme celle de CaptainFacts ((Lien vers la vidéo commentée)) ont pour objectif de détailler tous les points abordés dans la vidéo. Il est probable que cela prenne plusieurs jours pour que tout soit clarifié. Je vais juste ici relever quelques points parmi ceux qui ont déjà été analysés :

  • Les masques ne protègent pas des infections, c’est marqué sur la boite. Rien de nouveau à cela, les masques chirurgicaux sont faits pour protéger l’environnement et pas le porteur. Si le gouvernement, en l’occurrence français, a dit dans un premier temps que les masques étaient inutiles pour le grand public, c’est parce que les stocks étaient insuffisants. Ils ont dès lors préféré mentir. C’est un fait reconnu largement, il n’y a pas là de mystère caché découvert par les auteurs du documentaire.
  • Le Lancet a publié une étude fustigeait l’hydroxychloroquine puis l’a finalement retirée. Beaucoup ont pêché par excès d’enthousiasme et ont largement partagé les résultats de l’étude. Mais ce mécanisme de retrait montre que justement, le système fonctionne. Ce sont les gens et la presse qui se sont emballés.
  • Le Rivotril n’a pas été utilisé pour euthanasier des gens dans des EPHAD. ((Site de La Croix))
  • Le brevet pour les tests PCR n’a pas été déposé depuis des années, il s’agit d’une mise à jour d’un processus développé quelques années auparavant ((Site de l’AFP)). Je me rappelle également cette vidéo prétendant qu’un brevet avait été déposé sur le COVID19 lui-même alors qu’il s’agissait d’un brevet sur le SRAS. ((Site de Checknews))
  • Les médecins ne sont pas rémunérés en déclarant des cas COVID. C’est un dispositif qui a été abandonné ((Site de CheckNews))
  • L’OMS n’interdit pas les autopsies. Elle rappelle des précautions d’usage communes aux maladies respiratoires ((Communication de l’OMS))
  • Il n’existe pas de camps d’internement au Canada. Quand on creuse un peu plus, il s’agit de certains bâtiments, dont des hôtels, prévus pour les quarantaines de voyageurs en provenance de l’étranger. ((Site de l’AFP))

Et cela pourrait continuer sur des pages et des pages. Il vous faudra attendre quelques jours encore pour avoir le détail de tous les points.

Et après ?

Ceci étant dit, on fait quoi ? Ce film, malgré ses défauts, a été partagé au-delà des cercles habituellement dits complotistes. Est-ce qu’une censure est souhaitable ? On l’a vu avec l’épisode Vimeo, cela ne peut que démultiplier l’intérêt. Est-ce qu’il faut entrer en confrontation directe, au risque que le ton monte très vite et dérive sur de totalement autres discussions ? On pourrait aussi choisir de rompre tout dialogue et diviser les gens en deux camps qui ne se parlent plus. Mais aucune de ces solutions ne me parait satisfaisante… Il faut à mon sens travailler sur plusieurs points pour rétablir un dialogue sain :

  • Les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu nous ont habitués à disposer d’information quasiment en temps réel. Il nous faut pourtant nous en désaccoutumer, car la réflexion nécessite du temps pour produire ses effets. De plus, cette course à la rapidité incite aux déclarations fracassantes, parfois au détriment de l’analyse pourtant nécessaire.
  • Nous devons nous méfier de nous-mêmes et particulièrement de notre cerveau. En effet, nous avons une tendance naturelle à croire une information allant dans le sens de ce que nous croyons déjà savoir. Ceci sans même aborder les différents artifices rhétoriques et du montage vidéo qui viennent encore plus perturber le processus
  • Arrêter de parler de pensée unique. Ce terme vise à dénigrer les personnes se rangeant du côté de la pensée officielle, le corollaire étant que les gens qui ne la partagent pas ont une pensée alternative, donc de facto meilleure. Pourtant, on l’a bien vu dans Hold-Up, la pensée unique peut se retrouver dans tous les camps. À fonctionner en chambre d’écho, on ne fait que renforcer ses propres croyances.
  • Ne pas oublier que c’est à celui qui déclare quelque chose d’apporter des preuves de ce qu’il avance. S’il n’y en a pas, il faut les demander ou simplement ignorer le propos. Si je dis que le gouvernement valaisan va interdire les piercings à l’ensemble de la population dans un tweet plein de fureur et d’indignation, faut-il envoyer des menaces de mort et des enveloppes d’anthrax au gouvernement ou au contraire, demander une source et la vérifier ?
  • Se former à l’auto-défense intellectuelle. C’est malheureusement désastreux au niveau de l’enseignement obligatoire qu’il n’y ait que trop peu de notions abordées. Il n’est pas là question de déterminer que X ou Y soit vrai, mais d’acquérir des outils nous permettant de repérer les pièges. Des chaînes comme Hygiène Mentale ou encore Horizon Gull présentent ces outils et différents mécanismes psychologiques.
  • Éviter les millefeuilles argumentatifs, surtout à l’oral. Une telle technique rend impossible toute discussion. Il vaut mieux aborder les sujets point par point pour espérer démêler toutes les pelottes.
  • Toujours faire preuve de bienveillance envers son interlocuteur. Si on se met à traiter d’entrée de jeu l’autre personne de complotiste ou de mouton, on va juste réussir à la braquer. Il faut aussi tenir compte des situations des personnes. Un petit entrepreneur craignant pour son entreprise, une maman ayant peur pour l’avenir de ses enfants, sont des situations qui peuvent abaisser les défenses intellectuelles des gens et les pousser vers des thèses qui les défendent en apparence.
  • Se méfier des cercles vicieux. J’entends par là que nous pouvons, à force de faire des recherches et nous documenter, nous perdre dans un dédale d’informations. Il convient de prendre du recul, s’élever au-dessus du dédale pour voir tous les couloirs. Et voir qu’autour du labyrinthe, existe tout un monde. Il y a en effet un risque de se faire aspirer et de ne plus fonctionner qu’à travers cela, au point d’en impacter la vie quotidienne. On a pu notamment voir avec qAnon aux États-Unis que ces croyances pouvaient entraîner les gens vers des actes de violence ((Article du Guardian))

Il peut aussi arriver que malgré ces précautions, la discussion devienne impossible. Si l’interlocuteur refuse tout dialogue (et je dis bien dialogue, certains sont de véritables spécialistes pour monopoliser la parole), alors on peut s’autoriser à terminer la discussion, voire à couper les ponts avec cette personne si c’est systématique.

Conclusion

Je vais me permettre une métaphore. Imaginez une piscine remplie d’excréments (les mensonges et imprécisions du film). Un serveur arrive et jette des bouteilles d’excellente bière dedans (les critiques légitimes que le film fait). Est-ce qu’on doit plonger sans hésiter, en ne se rendant même pas compte qu’on est dans une piscine de merde et en profiter pour pratiquer son crawl au risque de boire la tasse ? Doit-on plonger pour les récupérer et ressortir souillé, tout en remerciant le serveur pour avoir apporté des rafraîchissements ? Est-ce qu’il faut refuser de plonger et donc renoncer aux bières ? Ou est-ce qu’il faut se rendre au local technique pour chercher une perche et ramasser les bières sans se salir ? Sans hésiter je choisis la dernière proposition.

3 Commentaires

  1. sadfran

    le mal semble déjà fait, ce documentaire étant sur toutes les lèvres et ses inconsistances alimentant les discussions de tout un chacun. mais bel article quand même.

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  2. Marc

    Ce film a le mérite d’ouvrir le débat sur ce qu’est le « bon » journalisme, la pensée critique, la façon de réagir dans des situations de crise et la consommation « fast-food » (fact-food?) Des media. Ce n’est pas le premier, ni le dernier. Restons ouvert au dialogue, bienveillant et éveillé. 😉

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    • cretch

      Bien le bonjour 🙂 Disons que je pense qu’il y a des manières plus saines d’ouvrir ces débats, qui sont nécessaires

      Réponse

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