Le Decodex, pour ceux qui n’en auraient pas entendu parler, est un outil de vérification des sources d’information, lancé par le journal Le Monde assez récemment, crée dans le but de lutter contre la désinformation. En effet, au contraire du temps de nos pères, nous vivons dans un monde baignant dans l’information sous des formes diverses et variées. Sites officiels de journaux physiques bien entendu, mais aussi des pages personnelles, des agrégateurs de contenu, des réseaux sociaux, des sites de réinformation, etc… Nous ne parlerons pas des sites satiriques sauce Gorafi ou Nordpresse (que certains pourtant partagent sans même lire comme cela a été le cas avec Jean-Luc Addor et cet article) car leurs traits sont tellement grossis et ils annoncent la couleur (parfois en petits caractères, certes) de telle manière qu’il faut vraiment être distrait pour partager un tel contenu comme étant la Vérité.

Or donc cet outil se propose de classifier différents sites selon leur pertinence. Les contours des règles de classement sont un peu flous, et des soupçons de conflits d’intérêt pèsent sur l’outil (par exemple le classement de Doctissimo qui change peu ou prou en même temps que l’annonce d’une nouvelle publication commune…) Même si l’intention affichée de cet instrument est louable, sa concrétisation par un groupe de presse d’envergure est-elle une bonne idée? Les esprits chagrins y verront sans doute un avatar du Miniver d’Orwell, bien que le Decodex invite discrètement à consulter d’autres sources. Il y a aussi le danger d’asseoir durablement un cercle de certains médias autorisés et validés par lui-même, ce qui aurait tendance à provoquer un effet contraire à celui recherché.

Dès lors, que faire? Faut-il utiliser le Decodex ou le rejeter en bloc comme étant un tissu de mensonges? L’aveuglement, dans les deux sens, ne me paraît pas souhaitable. Après tout, ce n’est qu’une simple indication, qu’on peut librement choisir d’ignorer. Peut-on s’en passer et naviguer tout de même en sûreté sur les autoroutes de l’information, en appliquant une méthodologie adaptée? Je le crois. Tentons ensemble de poser quelques principes qui pourront nous aider à y voir plus clair.

Identifier l’auteur

Que cela soit un livre, un article ou un site entier, nous avons là une information essentielle. Un article anonyme ne permet pas d’en savoir plus sur les intentions et opinions de l’auteur. Ne pouvant pas compter a priori sur la neutralité de la source, on se doit de supposer que l’information examinée est traitée de telle ou telle manière à dessein. Par exemple, un député tenant chronique sur un site et ne signant pas ses articles pourrait très bien procéder ainsi afin de servir sa promotion ou celle de son parti. On peut aussi se demander si l’auteur de l’article a de solides connaissances sur le sujet qu’il prétend traiter. Si je m’amusais à faire de la vulgarisation historique, serais-je autant compétent qu’un universitaire qui aura fait sa thèse pile sur le sujet? Peut-être bien, mais c’est moins probable que si j’écrivais sur l’informatique.

Bien entendu que ce n’est pas une clause-guillotine, un auteur pourrait avoir des raisons légitimes de masquer son identité, tout comme un journaliste traditionnel va protéger l’identité de ses sources. Il faut cependant garder à l’esprit ces choses-là.

Identifier le financement

Ce qui est relativement facile dans un média traditionnel (pub, abonnements, fonds du groupe possédant la publication) l’est un peu moins dans tout ce qui est canaux alternatif. Cette information a son importance, car un soutien financier n’est jamais totalement innocent: rares sont les gens qui vont soutenir une publication allant à l’opposé de leurs idées.

Cela peut leur servir d’outil promotionnel (par exemple un Migros Magazine) et une absence de ces informations, tout comme l’identité de l’auteur, est parfois justifiée (par quoi?) mais souvent sujette à caution (essayez par exemple de trouver des infos sur le financement des Observateurs qui par ailleurs, ont la fâcheuse habitude de ne quasiment jamais signer leurs brèves, les articles s’en tirant à peine mieux). Ainsi, un RT n’est pas à considérer d’emblée comme un ramassis de conneries, cependant il est important d’avoir à l’esprit qu’elle est assez proche (pour faire un euphémisme) de l’État russe.

Analyser les sources

Quand l’info est de première main (témoignage direct, reportage,…) ou présentée comme telle, la première étape est de vérifier sa véracité dans la mesure du possible. L’article est-il correctement daté, les images représentent-elles bien ce dont on parle (montages, reprises d’un autre évènement), d’autres sources montrent-elles des angles de vue différents?

Quand elle ne l’est pas, il faut chercher à remonter à l’origine. Les réécritures, les traductions, les sélections de texte peuvent à la longue faire un effet de téléphone arabe et transformer radicalement l’information. Même un titre peut aiguiller le lecteur de travers (à mon grand dam, trop de gens se contentent de lire les titres). Plus la chaine des sources est longue, plus cet effet va s’accroitre et la souris finira par devenir une montagne. Bien entendu, les deux paragraphes précédents doivent se réappliquer à chaque étape.

Et si l’on n’a aucune source, qu’on ne trouve pas de traces plausibles sur laquelle se base l’article? Et bien, c’est un peu la news de Schrödinger: cela peut tout autant être vrai que faux. Dans ce cas, il vaudrait mieux ne pas en tenir compte, car on franchirait la frontière de la croyance.

Prendre du recul

Finalement, dans notre ère du tout, tout de suite, se pose un dernier problème: la dictature de l’instant. Il nous devient intolérable de ne pas être informé de suite, on suppose à mon sens un peu trop vite que l’on nous cache des choses. Dans le cadre d’une affaire criminelle, on voudrait savoir tout de suite les coupables, ignorant totalement la longueur que peut prendre une enquête policière. Il nous faut donc prendre un recul  temporel, mais aussi idéologique. En effet, on est de toute façon inclinés à croire plus aisément quelque chose qui va dans notre sens , qui rentre dans le puzzle qu’on s’est fait de la vie parce que nous sommes tous pétris d’a prioris alors que l’exigence devrait être plus grande encore.

L’exercice devient plus facile à force d’habitude mais ne doit en aucun cas être négligé. Ne nous laissons pas non plus porter par les habitudes, ainsi un site qui a eu raison une ou plusieurs fois n’est pas une garantie ad vitam. Corolaire: ne nous fions jamais systématiquement aux mêmes sources. Il n’y a rien de pire que de réfuter les « merdias mainstream » et s’abreuver quotidiennement sur le même site qui prétend lutter contre la pensée unique…

Image: capture du film Spotlight

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