Coronavirus et contact tracking: fausse bonne idée?

Cette période spéciale que nous vivons donne lieu à plein d’avis et de théories (plus ou moins plausibles) sur l’origine, sur le traitement et la mortalité du COVID-19. Se posent aussi pléthore de question sur « l’après ». Cela fait que nous sommes perdus dans une jungle de bruit et de conjectures qui handicapent notre jugement. J’aimerais pouvoir vous exposer ici quelques réflexions sur un de ces points: le traçage numérique, ce que c’est, ce qu’il implique et les fantasmes à son sujet.

Qu’est-ce que le traçage de contacts?

Le but du traçage est assez simple à résumer: il s’agit d’amasser des données pour permettre d’établir le parcours effectué par une personne atteinte du COVID-19, lister les personnes en contact avec elle afin de pouvoir les mettre en quarantaine et, le cas échéant, commencer un traitement rapidement. On perçoit assez facilement l’intérêt d’une telle historique dans la lutte contre la pandémie et c’est déjà mis en place d’une certaine manière, puisqu’un médecin va  demander à une personne infectée ses lieux de passage, les voyages effectués, etc… L’ex médecin cantonal bernois a proposé de dresser une carte des infections sur base de saisie manuelle et volontaire1)Heidi News (1er avril 2020) .

Cependant, une fois un certain stade dépassé, des informations si parcellaires s’avèrent inutiles. Si demain, le confinement est levé et que les gens reprennent les transports publics, après deux semaines, je saurai sans doute me rappeler à quelle heure j’ai pris le train. Mais dans quel wagon étais-je? Par quelle rampe suis-je passé? À quel endroit du quai ai-je attendu? Impossible de le dire avec précision. Mettre tous les gens potentiellement présents dans la gare à ce moment-là est bien trop imprécis pour avoir du sens.

L’idée de base de la mouture numérique

De cette constatation est née l’idée d’utiliser nos téléphones portables pour une précision accrue. Plus tôt dans cette crise, des informations fournies par Google 2)Covid Mobility (Google) et différents opérateurs téléphoniques ont déjà permis d’établir des tendances approximatives de changements d’habitudes et de déterminer des lieux de réunion en grand nombre3)Communiqué de Swisscom (20 mars 2020).  Grosso modo, il s’agit d’utiliser la fonctionnalité Bluetooth (des puces à courte portée) pour établir le traçage des contacts de la personne infectée.

La variante suisse

Il existe plusieurs variantes. En ce qui concerne la Suisse, le protocole DP3T serait choisi 4)Le Temps (3 mai 2020). En quelques mots, ce système se base sur des identifiants éphémères. Lorsque deux téléphones avec le logiciel se rencontrent,  ils stockent localement l’identifiant local. Lorsqu’un utilisateur se déclare positif, c’est envoyé à un serveur central qui émet un rapport. Les téléphones chargent alors tous ce rapport et comparent avec leur base locale. S’il y a match, le téléphone avertit l’utilisateur. Ainsi, on ne sait pas par qui on a été infecté, mais juste s’il y a eu un « match » (ce qui promet des réactions moins enjouées que sur Tinder…). Pour peu que le serveur central ne reçoive que l’identifiant éphémère, il ne pourra pas savoir l’identité de la personne infectée.

Pour davantage de détails, je vous renvoie à cette vidéo de Science4All. Lê Nguyên Hoang est docteur en mathématiques à l’EPFL et présente le DP3T, une variante de protocole de contact tracking développé dans les milieux de la recherche. C’est assez bien vulgarisé et sourcé si vraiment vous voulez aller au fond des choses. Pour la petite histoire, la Professeure Carmela Troncoso 5)Site web de Carmela Troncoso qui mène ce développement poursuit des recherches focalisées sur la protection de la vie privée.

Fausse bonne idée?

On pourrait croire que l’on tient là une arme décisive pour combattre les pandémies. Faut-il sauter sur les applications qui sortiront? Rien n’est moins sûr… En France, la Quadrature du Net (une association de défense des libertés du numérique) a formulé de nombreuses critiques. Vous pouvez lire leur argumentaire complet sur leur site. Il est à noter que la France a choisi une autre variante. Leurs critiques ne sont donc peut-être pas toutes valables. J’aimerais tout de même relever quelques points que je trouve importants (et malheureusement peu spéculatifs):

  • Taux d’utilisation Tout d’abord, pour que les données soient d’intérêt, il faut que les utilisateurs soient en assez grand nombre. Cela est un souci pour les personnes âgées, qui peuvent ne pas avoir de smartphone. D’autres ne voudront pas activer le Bluetooth.
  • Précision des puces Certains modèles de puces sont peu précis. Leur champ de détection varie beaucoup entre les divers modèles.
  • Sentiment de sécurité Ces applications peuvent inciter les gens à se relâcher vis-à-vis des autres gestes barrière.
  • Défiance vis-à-vis de l’État Les gens sont plutôt remontés contre l’état, qui aurait de toutes façons tout mal géré selon eux.
  • Pas de réel anonymat En effet, il ne s’agit que de pseudonymat des données, au mieux.
  • L’effet pied dans la porte En déployant une telle technologie, il sera plus facile de la doter de fonctions plus intrusives ou de faire passer d’autres mesures de surveillance. Il en est de même pour les mesures législatives d’exception.

La Quadrature a publié une infographie résumant bien ces points 6)La Quadrature du Net

Le collectif Risques Traçages propose aussi plusieurs arguments contre ce fichage 7)Risques Traçage et des scénarios d’utilisation malveillante. Vous pouvez également trouver cet article du Temps vulgarisant les inquiétudes. Solange Ghernaouti, professeure UNIL et directrice du Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group, a publié son opinion à ce sujet dans le même journal, sous un angle un peu plus technique

Conclusion

La technologie et le numérique ont toujours suscité des craintes et des peurs, de l’électricité à la 5G. Bien souvent, il s’agissait de craintes infondées et/ou irrationnelles. Mais en l’espèce, je crains qu’il s’agisse d’une très bonne idée in vitro mais inutile au mieux, voire dangereuse in vivo, pour faire un emprunt lexical  aux expériences biologiques. Cependant, je garde bon espoir que cette application ne prenne suffisamment pas racine pour dissuader nos gouvernants de réitérer l’expérience. Il s’agit d’informer et de douter, sans sombrer dans la méfiance maladive ou les purs fantasmes.

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