Fragments

« À chaque jour qui lui était imposé de vivre, elle s’enfonçait un peu plus vers l’Hadès. La drogue, ambivalente compagne d’infortune, béquille et piège vicieux, lui permettait juste de tenir un peu plus longtemps face à l’horreur de ces hommes tenant davantage de bêtes sanguinaires que du genre humain. Oublier en se précipitant dans l’abysse, seul recours des âmes blessées, naufragées emportées par le torrent impétueux du destin… »

« Elles caressent l’espoir fragile d’enfin pouvoir se désagréger dans le néant, mettant par là-même un point final aux multiples déchirures du voile de rêves qui leur occultait la perception de la futilité de nos fardeaux existentiels »

« Nous y avons cru, peut-être un peu trop, à ces rêves aux accents d’utopie. On pensait contempler l’aurore d’un monde nouveau mais nous n’avons eu que des ruines agonisantes du crépuscule »

Zéro

Zéro. Comme pour rappeler le retour au quasi-néant, c’est le chiffre qu’on donna à cette année où une organisation terroriste fit exploser plusieurs centrales nucléaires occidentales, marquant à jamais la chair de l’Europe. Ces catastrophes ayant profondément boulversé le climat, on ne compta le temps qui passe qu’en jours. Et le paysage, c’est bien simple, n’existait plus. La terre était asséchée, quelques rares îlots de végétation subsistaient ça et là, mais n’avaient plus rien à voir avec les majestueuses forêts d’autrefois.

Ca me fait bizarre d’utiliser ce mot, car bien que j’aie vécu l’avant et maintenant l’après, je n’arrive plus à me souvenir ou à imaginer cet autrefois tant le changement à été brutal; je doute d’ailleurs qu’il y ait des personnes qui y arrivent. Nous sommes d’ailleurs bien trop occupés à survivre pour faire un quelconque effort en ce sens.

La survie, parlons-en d’ailleurs. Comme vous vous en doutez, le cataclysme a mis à mal non seulement les infrastructures mais aussi l’humanité. Beaucoup sont morts dans les jours qui ont suivi, à cause de cancers virulents, certains se sont suicidés, d’autres ont eu assez de volonté pour se tirer de cette première épreuve. Nous n’avions pas conscience à l’époque de tout le chemin qui nous attendait. Des choses qui allaient de soi par le passé sont devenues de véritables exploits. Les sources de nourriture étaient devenues dangereuses à cause des radiations mais on dut s’en contenter du moins durant les premiers temps, vu qu’on n’avait rien d’autre.

La camisole sociale ayant été désintégrée en même temps, l’humanité était retournée à un état primitif où la seule manière de protéger sa vie, son territoire et ses possessions était la force brute. Après quelque temps d’anarchie totale, on vit apparaître des groupes plus ou moins importants qui tentaient de s’approprier le contrôle des ressources vitales. En l’état actuel, plus de 80% des ressources sont sous leur contrôle, le reste étant soit inexploitable, soit dans des régions trop reculées pour être dignes d’intérêt.

S-35-017843 et S-47-203257

N° S-35-017843
Je suis dans ce train, en direction de la zone S-47. Suite à la 3ème Guerre Mondiale et à l’éclatement des pays les uns après les autres, il y a de cela une bonne cinquantaine d’années, une nouvelle division du monde fut mise en place. On ne sait pas ce qu’il en est pour des endroits très éloignés comme les Terre de l’Ouest, tout moyen de communication ayant été coupé. D’ailleurs, on est bien plus occupés à tenter de survivre. Le temps passant, des portions de réseaux furent rétablies mais sans coordination, cela dépendait de la bonne volonté de quelques personnes.

Quant aux moyens de transport, les véhicules à essence sont devenus bien plus rares, faute de compagnie pétrolière, les gens devant s’organiser eux-mêmes pour trouver du combustible. Les trains fonctionnent à l’électricité, ce qui ne permet leur circulation qu’entre les grands axes, là où la présence humaine est assez forte pour permettre la construction de centrales et la remise en état des voies.

La zone S-47 est quasi-inhabitée, à part une ville. Je m’y rends pour y consulter les archives d’un des rares ordinateurs d’avant-guerre fonctionnant encore. J’espère y trouver des informations qui permettront la remise en route d’une bonne partie du réseau informatique de la zone S. Cela favoriserait grandement le développement de la zone et ils pourraient constituer un pôle attractif pour de nouvelles colonies.

Enfin, j’arrive à destination. La gare est en bien piteux état, elle est peuplée de prostituées, de dealers et de toxicos. Certains sont complètement ravagés, gangrenés ; mais il y a ceux qu’on pourrait encore sauver, comme cette fille aux yeux presque éteints.

N° S-47-103257
Est-on aujourd’hui ou demain? Ca fait bien longtemps que ça n’a plus d’importance; je prends mes shoots quand j’en ressens le besoin, les jours s’écoulent ainsi, un peu plus à chaque piqûre. Il n’y a rien pour nous ici-bas, plus aucun rêve, plus rien à construire. Alors on s’enfuit, on se crée ce petit îlot où la réalité de la vie n’a pas prise. Je voudrais tellement partir définitivement, briser ces chaînes! Devoir subir chaque jour le regard méprisant des autres et les symptômes de manque me pèse de plus en plus. Si quelquefois certains s’approchent et me parlent, c’est pour me proposer de l’argent en échange de mon corps, ça me permet de survivre quelques doses de plus.

Parfois je me demande pourquoi survivre, pourquoi continuer. Je crois que c’est le manque de volonté qui me fait baisser les bras. Je me sens mal, j’ai mal de vivre, de sombres pensées me rongent de l’intérieur; la vraie maladie de notre époque c’est ça, le “cancer spirituel”.

Comme d’autres avant moi, j’ai pris ma décision; je vais aller à la rencontre de l’Au-Delà. Ca ne me fait pas peur, puisque l’Enfer est ici. Le train va bientôt passer, pour mon dernier voyage… Ca y est je l’entends freine, j’y vais…

Mais je n’avais pas remarqué un homme derrière moi; il me retient et m’empêche de sauter. J’entends mon corps l’engueuler, lui demander de quoi il se mêle, mais je sens au fond de moi que je lui en suis reconnaissante….

N° S-35-017843
Ca a bien failli en être terminé. Elle crie, elle se rebelle, elle m’insulte, mais me déteste-elle? Est-ce que j’ai le droit de ne pas la laisser mourir? Je me suis intéressé à l’existence de quelqu’un d’autre, n’est –ce pas étrange? On lutte tous pour notre survie, on avait complètement oublié celle des autres. J’ignore pourquoi mais je suis content de moi et j’ai envie de pousser plus loin. Je vais la sauver…

Au bout d’un moment, elle se calme, puis me considère avec un air étrange et s’écroule contre moi en sanglotant. Je l’emmène dans un des rares endroits de la ville où l’on ne risque pas de tomber, malade en buvant un café. Nous nous asseyons face-à-face, sans dire un mot. Je commande alors deux cafés. Elle le boit avec lenteur, comme si elle craignait d’en gâcher la saveur en l’avalant trop rapidement. J’ai ainsi tout le loisir de l’observer.

Elle a des cheveux noirs, avec quelques mèches bleues, qui retombent sur des épaules fragiles, comme le reste de son corps, d’ailleurs. Elle semble avoir beaucoup de peine à supporter le poids de son existence. Ses yeux devaient par le passé briller d’une intense lumière, même si aujourd’hui il n’en parait plus rien. Ses vêtements sont sombres, ça devait être du brun autrefois, sont déchirés par endroits, laissant entrevoir sa peau. Elle a plusieurs piercings sur son visage et, comme nous tous, un tatouage avec son code barre sur la nuque.

Un numéro, voilà tout ce que nous sommes, même plus de nom. Alors pourquoi celle-là et pas une autre? Allez savoir…

N° S-47-203257
Ca faisait longtemps que je n’avais pas bu autre chose que de mauvais alcools; ce café qui peut paraître si banal, me paraît à moi exceptionnel. Mais pourquoi moi? Pourquoi cet homme en face de moi, que je n’ai jamais vu, m’a-t-il retenue? Pourquoi n’a-t-il pas voulu que je meure? Le sait-il lui-même?

J’ai beau chercher, je ne vois aucune raison. Et qu’est-ce que ça m’apporte d’être encore vivante, à part d’avoir encore le choix de mourir ou non? Vais-je tenter de vivre ou dois-je mourir? Je vais essayer de me passer de mes shoots pour aujourd’hui, juste pour voir. Ca sera dur, il n’y a aucun doute, mais pourquoi ne pas essayer? Je n’ai pas trouvé le bonheur avec, peut-être le trouverai-je sans?

Peut-être que cet homme qui ne sait rien de moi et dont je ne sais rien va m’y aider. Je ne sais pas quel chemin prendre; cela semble tellement déraisonnable de faire confiance à une autre personne que moi, mais après tout pourquoi pas? J’ai perdu la foi en moi, d’en avoir pour lui va peut-être me la redonner.

Tout d’un coup, il se met à me parler et me demande ce que j’aime dans la vie. Cela fait des années que je me complais dans ma propre destruction, j’ai oublié ce que c’était la vie. Lui, il me parle de ses passions, des projets qu’il a. Je n’ai rien de tout ça, j’ai perdu tout attrait pour le monde qui m’entoure et c’est à mon avis ça qui m’a poussé à faire une tentative tout à l’heure. Mais maintenant, ça va mieux, j’ai trouvé un petit but à achever: comprendre pourquoi il m’a retenue.

N° S-35-017843

Elle m’a l’air bien paumée, dans sa bulle. Je crois qu’elle va bientôt en sortir, elle a l’air de le vouloir, en tout cas. Mais comment la raccrocher à la vie, elle qui n’y voit que souffrance?
Je vais essayer avec la musique. Je choisis un morceau particulièrement calme. Au début, elle n’a pas l’air d’apprécier du tout, puis dans un second temps, se laisse bercer. Elle finit par s’endormir paisiblement sur la table. Je devine un sourire sur ses lèvres. Enfin, elle peut se reposer. Elle a passé sa vie à refuser violement le monde qui l’entoure et voilà qu’elle le laisse la pénétrer sans résistance. Son sommeil serait-il le signe de son ouverture à lui? En tout cas, ne le perturbons pas, ça doit faire un bon bout de temps qu’elle n’a pas dû dormir aussi paisiblement.

À quoi est-elle en train de penser? Peut-être rêve-elle de son monde idéal, peut-être de s’envoler au loin, loin de cette réalité qui lui fait tant de mal, qui l’a meurtrie dans sa chair et dans son cœur? C’est ce qu’elle cherchait durant toutes ces années à travers les violences qu’elle s’infligeait, sans jamais trouver. Comme elle doit se sentir paisible!

Et moi, je reste là, à la regarder. Pourquoi le sommeil de cette fille est si fascinant? Peut-être parce qu’il est profond et qu’il prend de l’importance parce que c’est le premier depuis si longtemps.
Les autres clients ne semblent pas la remarquer. Ils ne voient pas non plus que dans ce bar miteux, aux tables bancales, à l’éclairage défaillant à la bière chaude et à l’odeur putride un être va revenir à l’existence.

N° S-47-103257
Mais où suis-je? Je ne connais pas du tout cet endroit et ça ne ressemble à rien que j’aie déjà vu. Il y a des couleurs, plein de couleurs toutes plus belles les unes que les autres, pas comme la grisaille qui fait mon quotidien. L’air est léger, revigorant, il a même un côté légèrement parfumé. Je me laisse à m’émerveiller devant le spectacle qui s’offre à moi, les paysages de ce monde, la couleur de l’herbe, l’odeur des fleurs. Comme ses habitants ont l’air heureux!

J’aimerais aller vers eux, mais lorsque je m’en approche, tout s’effondre et le monde que je connais me revient alors en plein visage, comme si j’avais chuté d’un nuage la face contre le béton.
Je me réveille en sursaut, et je le vois en face de moi, tout intrigué par cet éveil soudain. Qu’est donc ce monde que j’ai entrevu? Que signifie ce rêve? Veut-il dire qu’un monde bien n’existera jamais, ou au contraire est-ce qu’il nous incombe de le construire? Comment el savoir?
Enfin, mieux vaut ne pas s’attarder là-dessus, sinon le monde où je vis aurait tôt fait de me submerger. Peut-être que mon erreur durant toutes ces années a justement été de trop m’enfermer dans cet autre monde que je rêvais au lieu de vivre la réalité. J’ai cherché mon bonheur ailleurs alors qu’il est à construire ici et maintenant.

Je regarde l’homme assis en face de moi et lui souris. En effet, s’il n’avait pas été là, je n’aurais même pas pu faire ce rêve Il me parle à nouveau et me demande où je dors ce soir. Je lui réponds que je n’en sais rien. D’habitude, je dormais dans un squatt qu’on avait aménagé dans le quartier de la gare. Mais si je retourne là-bas, la tentation de me shooter encore une fois sera bien trop forte. Il m’invite alors chez lui. Je n’en crois pas mes oreilles n’ayant jamais connu pareille générosité. J’ai quelques réticences, mais je finis par accepter.


N° S-35-017843

Je téléphone au centre qui s’occupe du vieil ordinateur et reporte ma visite. Nous montons dans le train pour chez moi, la ville principale de la zone S-35. Comme d’habitude, il ne démarre pas à l’heure. Cette fois-ci, c’est l’ordinateur de bord qui est défaillant. Un peu plus d’un quart d’heure de retard, mais au moins il part, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Durant le trajet, je lui parle de ce que je fais dans la vie. En fait, je n’ai pas de véritable métier. Mais étant donné mes compétences en informatique et en architecture de réseaux, je suis parfois mandaté pour effecteur quelques réparations, ou des projets de plus grand envergure comme celui du rétablissement du réseau de la région S. Ca serait vraiment un grand pas en avant pour els communications, ainsi on pourrait s’organiser bien plus facilement. Le rêve qui tient à cœur les autorités dominantes des villes de voir la région S se transformer en une fédération de villes alliées serait alors possible.

Elle ne semble porter guère d’intérêt à ce que je raconte, par contre elle regarde mélancoliquement par la fenêtre. Je lui demande si elle se sent bien, elle me répond que ce sont les débuts des symptômes de manque, mais que ça va passer.

Le reste du voyage se passe sans encombre et nous arrivons chez moi après un petit quart d’heure de marche. Je l’installe dans la petite chambre à côté de la mienne. Elle s’endort quelques instants après avoir essayé le matelas. Je vais alors me coucher. Une seule pensée occupe mon esprit: cette fille. Pourquoi l’ai-je sauvée? J’ai beau me tarauder l’esprit, je ne trouve aucune réponse.
Et soudain, un cri…

N° S-47-103257
Je dois résister, c’est impératif, je le dois pour me sauver. Mais elle m’appelle, sa voix dans ma tête, je ne sais pas si je vais y arriver. Mon corps se tourne, il s’agite, comme secoué par des spasmes. J’en ai assez de toutes ces tentations, j’hurle dans mon lit.

Il entre alors dans la chambre l’air paniqué. Il a deviné ce qui m’arrive. Il me prend dans ses bras et me murmure des mots apaisants, ça me fait du bien. Je suis tout contre lui et, étrangement, je me sens en sécurité.

Avec son aide, je vais peut-être arriver à tenir et si j’y parviens, ça sera un gros pas en avant pour moi. Lui ne bronche pas, j’ai beau hurler, il reste tout autant calme. Je l’implore de me donner une dose, mais il me dit que je dois tenir, qu’il faut que je sois forte. Mais comment l’être quand vous êtes prise de panique, que vous croyez que vous allez mourir si vous n’en avez pas une?
J’éclate en sanglots, il me sert un peu plus fort et me caresse les cheveux. Des larmes se mettent à couler le long de mon visage et tombent sur le lit, comme autant de gouttes de souffrance qui s’évacueraient par leur intermédiaire. La nuit va être longue, pétrie de douleur, de cris et d’angoisse. Dans ma tête, c’est une vraie tempête, mon cœur va éclater, tout me répugne à cet instant, si je pouvais arracher mon âme de ce corps, je le ferais sans aucune hésitation.
Il ne faut plus que je pense à ça, je dois m’évader. Et si j’essayais de repenser au rêve que j’ai fait, si j’essayais de revoir ce monde? C’est peut-être ma seule chance, il faut que je la saisisse.

N° S-35-017843
Je n’ose pas imaginer combien ça doit être horrible pour elle de subir ça, je fais de mon mieux pour calmer cette souffrance qui l’accable, faire en sorte qu’elle passe cette nuit avec le moins de tourments possible. C’est la première fois que quelqu’un me pleure dans els bras, à notre époque de pareilles effusions sentimentales sont extrêmement rares. Ca semble lui faire du bien alors tant mieux. Je dois avouer que c’est une sensation particulière pour moi aussi, d’autant plus que cas vient d’une personne presque totalement étrangère. Je ne comprends d’ailleurs toujours pas pourquoi il m’a pris l’envie de l’aider. Pourrais-je d’ailleurs le comprendre un jour? Mais je suis interrompu dans mes questions, elle s’est effondrée d’épuisement, comme s’il fallait qu’elle subisse ces horribles moments pour trouver un peu de repos. Comment puis-je les lui éviter? À part lui montrer qu’on peut vivre sans drogue et qu’il n’y a pas lieu de refuser notre monde en s’enfuyant dans d’autres univers parfaitement irréels…

Si le bonheur existe, il ne peut que se construire dans la réalité. Ceux qui croient le trouver ailleurs ne font que de se complaire dans une vaste illusion. Au fil du temps, ils s’y enfoncent comme dans une caverne aux innombrables galeries labyrinthiques, et ils ne peuvent alors plus retrouver la sortie…


N° S-47-103257

J’entrouvre un œil, ma tête est lourde. Et il est là, me sourit. Est-il donc resté toute la nuit contre moi, à veiller sur mon sommeil? Il part à la cuisine et revient avec une tasse de thé, provenant, d a’après lui d’outre-mer. Il l’a reçue d’un ami à lui, assez riche pour embarquer sur un des rares bateaux encore en état. Je n’avais jamais quitté ma ville auparavant. En une journée, j’ai non seulement changé de zone, mais il m’offre une fenêtre sur cet endroit dont je ne sais rien et que je ne verrai probablement jamais. Quoi qu’il en soit, ce thé a un vrai goût, contrairement à toutes les autres « boissons » qu’on trouve sur le continent, je l’apprécie, je savoure les moindres détails de son arôme. La tasse vide, je me sens prête à entamer la journée.

Il me propose une visite de la ville. La plupart des bâtiments sont dans un état lamentable, la pollution s’est accrochée aux façades. On devine sur certains murs ce qui avait dû être des graffitis. Je marrêt6e devant un qui m’intrigue, on y voit un homme aux cheveux gris, avec un drapeau ensanglanté derrière lui.

Il me dit que c’est un vestige de l’après-guerre. L’homme qui est représenté était un tyran qui avait pris le pouvoir dans la zone S. Il écrasait la population de taxes et avait instauré un véritable culte de sa personne. La menace de la mort réfrénait la plupart des contestateurs.
Mais un jour, la révolte prit de l’ampleur et commença à s’organiser, me dit-il d’une voix tremblante. Je lui demande alors ce qu’il y a. Il ne répond pas, mais je sens bien que ça le perturbe. Il sort de sa poche une photo de femme, me disant qu’il s’agit de sa mère. Elle était un des leaders de la rébellion, mais elle s’est faite sauvagement assassiner. Sa chute a enflammé tout le mouvement et le palais du tyran fut mis en pièces le lendemain. Le sang appelle le sang…

N° S-35-009875

Ca ne peut plus durer ! Nous lui avons payé bien trop cher le droit de vivre. Depuis toutes ces années, il a mainmise sur nos existences. Brisons nos chaînes, camarades ! Le peuple va s’éveiller, le monde en sera changé. Longtemps nous avons survécu, vivons maintenant. Nous, tous ensemble, nous vaincrons sa tyrannie ! Le sang, notre sang, a coulé et a abreuvé sa soif de pouvoir, tandis que nous courbions docilement l’échine. C’est la lutte finale, levons-nous et demain verra se lever l’aube d’un jour nouveau, l’aube de la révolte, l’aube du peuple !

Ils m’applaudissent. La victoire est proche, enfin nous pourrons nous sentir libres ! Dans cette foule qui peut lui sembler une masse compacte manipulable, je vois mes camarades dans leur individualité, chacune de leurs vies m’est autant, sinon plus précieuse, que la mienne.
Je les regarde, leurs yeux sont brillants de ce désir viscéral de liberté et la rage qui les habite leur donne une aura vraiment impressionnante. Ils chantent, ils ovationnent, ils m’acclament, mais ils se trompent de cible, je n’ai fait que réveiller des désirs qui étaient déjà en eux, je ne fais que jouer leur propre rôle à cette tribune.

Et soudain, je vois au loin un reflet à une fenêtre d’immeuble, en quelques instants, je comprends tout. Nous devenons gênants pour lui, ainsi a-t-il décidé de m’éliminer. Je pourrais tenter de me coucher, mais je serais alors sans cesse poursuivie. Alors je décide de rester debout, à la merci de cet assassin, regardant la mort en face.

Ca y est, il a tiré. Ce n’est que quelques secondes, mais cela me semble très long. La balle m’a atteint à la tête, en plein front. Elle perfore mon crâne de part en part, je la sens déchirer mes chairs. Je ne ressens aucune douleur, plutôt la froide douceur de la mort. J’entends mes camarades hurler de terreur. Puis mes perceptions se brouillent. Je tombe alors à terre, mon esprit se déconnecte de mon corps, ou plutôt il en est arraché.

Je me sens incroyablement légère et je m’envole loin d’ici. Adieu, camarades, adieu mes amis. Je vous laisse maintenant ce monde, à vous de le rendre meilleur, à vous d’y vivre.

N° S-47-103257
Lorsqu’il a fini d’évoquer sa mère, il me tourne le dos, sans doute pour que je ne le voie pas pleurer. Je me rapproche de lui et je pose ma tête sur son épaule en le serrant dans mes bras. Et dire qu’il y a peu, c’est lui qui tentais de me consoler avec son étreinte. Il tourne son visage vers moi, je lui caresse la joue, nos regards se toisent…